28 avril 1950 – Eviction de Joliot-Curie


Le général de Gaulle a, depuis des années, quitté le gouvernement provisoire et la IVème République a pris les rênes de la France. Au CEA, un débat couve dans le secret entre les partisans des « applications militaires » et les amis « pacifistes » du Haut-Commissaire. Les premiers l’emportent et profitent de la forte implication de Joliot-Curie dans la diffusion de « l’Appel de Stockholm » pour le faire révoquer par le Président du Conseil. C’est chose faite le 28 avril 1950. Joliot est remplacé par deux personnalités : un scientifique, Francis Perrin, devient Haut-Commissaire et un proche du Général de Gaulle, Pierre Guillaumat, nommé Administrateur général du CEA.

Les amis de Joliot-Curie sont marginalisés au CEA et nombre d’entre eux se retrouvent dans les universités qui commencent, à cette époque, à développer un enseignement de physique nucléaire. Une des conséquences positives de ce « Mac Carthysme » à la française, sera la mise en place, en France, d’un réseau conséquent d’experts nucléaires indépendants du CEA qui n’aura plus le monopole de la recherche en la matière.


Comment nous avons fait la bombe
Encadré Les débuts du CEA
Pierre Guillaumat

• Question - Quand la bifurcation s’est-elle faite entre le civil et le militaire ?

Pierre Guillaumat : Il n’y a pas eu bifurcation . Le Commissariat cherchait à faire de l’énergie atomique avec tout le monde. Quand je suis arrivé, j’ai cherché à en faire davantage avec tout le monde - comme aux Etats-Unis - par des industriels plutôt que de faire toute la fabrication à l’intérieur de la « maison ». Alors que Joliot-Curie avait notamment penaé faire les centrales nucléaires électriques à l’intérieur du Commissariat, j’ai dit que c’est Electricité de France (EDF) qui prendra le relais, qui fera un jour les centrales électriques. Mais pour cela, il faut que les gens d’EDF soient accueillis dans la « maison ».
Pour les militaires, ça a été exactement la même chose. Le Service des Poudres est venu dire : les poudres, les explosifs, ça dépend du ministère de la guerre, comment allons-nous faire la bombe atomique ? Nous leur avons dit : « Venez commencer à venir travailler chez nous pour voir ce que c’est la « maison », pour avoir ce qu’on appelle un peu la culture commune du Commissariat à l’énergie atomique. » Nous avons reçu quatre ou cinq ingénieurs des poudres qui ont étudié la séparation isotopique de l’uranium, avec l’arrière-pensée qu’un jour on ferait de l’uranium enrichi pour faire des bombes, mais aussi de l’uranium enrichi pour faire de l’électricité…
Puis un jour, on s’est dit : le Commissariat à l’énergie atomique va avoir dans ses piles du plutonium. Quoi faire de ce plutonium. Est-ce qu’on allait le mettre pour faire des piles génératrices d’électricité ? Finalement, personne n’a fait de l’électricité à partir de plutonium. Allait-on le vendre ? Ou allait-on faire des bombes ? Pour savoir si on allait faire des bombes, on a créé un Bureau d’Etudes Générales. J’ai demandé une délégation de signature pour ne plus avoir besoin d’une co-signature des deux chefs de la « maison » Quant à la nécessité de la recherche pour la bombe, il faut bien voir que la bombe à fission, c’est plutôt un travail d’ingénieur, alors qu’au contraire, la bombe à hydrogène exige des connaissances fondamentales qui sont assez différentes des travaux fondamentaux faits dans les laboratoires universitaires ordinaires…Dans la séparation des isotopes du lithium, c’est-à-dire essentiellement pour la bombe à hydrogène, nous avons passé un contrat avec Madame Joliot qui savait très bien pourquoi on lui avait passé ce contrat. Elle ne se figurait pas que c’était uniquement pour faire pousser des petits pois !

• Question - On dit souvent que la décision de faire la bombe a été prise au niveau de la Présidence du Conseil et qu’il n’y a pas eu de véritable discussion parlementaire…

Pierre Guillaumat : Mais non. Il n’y a eu aucune discussion parlementaire. Mais à quoi ça sert ces discussions parlementaires ? .. Vous présentez un texte au Parlement si vous avez besoin du Parlement. Il vote pour ou il vote contre. Ca, c’est l’opinion de la majorité. Mais nous n’avions pas besoin du Parlement. L’ordonnance du CEA lui donnait mission de faire la bombe atomique.

• Question - Pas directement…

Pierre Guillaumat : Si, directement. L’objet du Commissariat était toute utilisation de l’énergie atomique. A partir du moment où réglementairement, apparaissait régulièrement dans le budget un chapitre qui me donnait les moyens pour faire les études militaires, je faisais des études militaires.

• Question - Peut-on dire que les politiciens de la IVème République n’osaient pas parler ouvertement de ces questions ?

Pierre Guillaumat : Mais vous avez l’exemple d’Edgar Faure qui déclarait « On ne fait pas l’arme atomique » et qui avait, la veille, signé les crédits…

Extrait d’une interview de Pierre Guillaumat, par Mycle Schneider et Georg Blume, in Damoclès n° 67, 4ème trimestre 1995



Appel de Stockholm


« Nous exigeons l'interdiction absolue de l'arme atomique, arme d'épouvante et d'extermination massive des populations. Nous exigeons l'établissement d'un rigoureux contrôle international pour assurer l'application de cette mesure d'interdiction. Nous considérons que le gouvernement qui, le premier, utiliserait, contre n'importe quel pays, l'arme atomique, commettrait un crime contre l'humanité et serait à traiter comme criminel de guerre. Nous appelons tous les hommes de bonne volonté dans le monde à signer cet appel. Stockholm, 19 mars 1950.»

Parmi les signataires célèbres
Frédéric Joliot-Curie (premier signataire)
Jorge Amado, Louis Aragon, Pierre Benoit, Marcel Carné, Marc Chagall, Dimitri Chostakovitch, Duke Ellington, Ilya Ehrenbourg, Robert Lamoureux, Yves Montand, Pablo Néruda, Noël-Noël, Pablo Picasso, Simone Signoret, Michel Simon, Thomas Mann, Gérard Philipe, Maurice Chevalier, Pierre Renoir, Jacques Prévert, Armand Salacrou, Henri Wallon, Jacques Chirac, Lionel Jospin…

 Glossaire

Mot 
  • CEA
  • Commissariat à l’énergie atomique


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